Shirley Valentine, la critique
mercredi 05 août 2009

Lisez les critiques de Shirley Valentine
Le Soir, mis en ligne le 05/08/2009
Qu’avez-vous fait de vos rêves ?
Jean-Marie Wynants
Tablier autour de la taille, Shirley nous accueille dans sa cuisine, en fin de journée. Comme chaque soir, elle prépare le repas de son homme. Et parle avec le mur. Elle parlerait bien avec son fils, sa fille ou son mari. Mais aucun n’est là. Les deux premiers ont grandi et ont quitté le nid familial. Quant au mari, il a oublié depuis longtemps les premières années joyeuses, la découverte de la maison de leur rêve, les séances de peinture agrémentées de fous rires…
Aujourd’hui, quand il rentre du boulot, c’est une bonniche plutôt qu’une épouse qu’il retrouve. Même s’il continue à affirmer qu’il l’aime. Alors Shirley parle avec le mur et s’enfile quelques verres de vin blanc. Pour tenir le coup, pour continuer à vivre tout en se demandant ce qui a bien pu se passer pour qu’elle en arrive là. Tant de rêves déçus, oubliés, à jamais irréalisables.
Mais aujourd’hui, tout en pelant les patates du dîner, Shirley recommence à rêver. Parce que sa meilleure amie vient de l’inviter à passer deux semaines en Grèce. Et sachant qu’elle trouverait des tas de « bonnes » raisons pour ne pas y aller, elle lui a fourré le billet d’avion dans les mains. Histoire de ne plus lui laisser le choix. Pourtant Shirley hésite. Parce qu’il y a les enfants. Parce qu’il y a son mari. Parce qu’ils ne comprendraient pas, n’accepteraient pas, ne s’en sortiraient pas sans elle… Mais peut-être aussi et surtout parce que ce saut dans l’inconnu lui fait peur…
Cette pièce de Willy Russel se joue depuis 1988 sur les scènes londoniennes sans jamais voir son succès diminuer. Dès 1988, elle était montée chez nous par Adrian Brine, dans une adaptation de Denyse Périez, jouée par Francine Blistin.
En s’en emparant aujourd’hui, Martine Willequet (mise en scène) et Marie-Hélène Remacle (interprétation) démontrent qu’elle n’a rien perdu de sa justesse et de son actualité. Certes, quelques références sont un peu datées mais dans l’ensemble, c’est bien d’une histoire humaine éternellement répétée qu’il est question. Que faisons-nous de nos rêves d’enfance ? Qui devenons-nous au fil du temps qui passe ? Quel contrôle exerçons-nous sur notre propre existence ? Jusqu’à quel point les autres sont-ils responsables de nos échecs ? Et jusqu’à quel point pouvons-nous l’accepter au lieu de prendre les choses en main.
Mêlant constamment humour et émotion (Shirley Valentine est une solide mère de famille de Liverpool qui n’a pas sa langue en poche), le spectacle fait penser à un croisement entre Desperate housewives et les films de Ken Loach. Dans la mise en scène très sobre de Martine Willequet, et malgré quelques baisses de régime, Marie-Hélène Remacle donne à son personnage une énergie et une gouaille qui se fendillent régulièrement sous la pression de l’émotion.
Le texte de Willy Russel fait le reste avec ses expressions qui font mouche, son mélange de tendresse et de colère, de réalisme assumé et de revendication jamais bêtement revancharde. Si « Shirley Valentine » est une histoire de femme, c’est aussi et surtout une histoire humaine où chacun, homme ou femme, peut se retrouver, en espérant avoir le même courage que cette femme sans histoire décidant un jour de reprendre sa vie en main.
La Libre, mis en ligne le 06/08/2009
Qu’est-il arrivé à Shirley Valentine ?
Marie Baudet
Une pièce efficace, drôle et tendre, une actrice talentueuse au service d'un personnage attachant. Jolie soirée dans la grange du Karreveld.
Après "Educating Rita" et la comédie musicale "Blood Brothers", ses deux autres grands succès, Willy Russell (1947) livre au milieu des années 80 le monologue d’une femme au foyer britannique à la recherche de la jeune fille pleine d’allant et d’amour qu’elle fut autrefois. La pièce est créée en 1986, à Liverpool, connaît un succès considérable sur les scènes londoniennes dès 1988 et déboule à Broadway en 1990. Bruxelles n’a pas tardé pour découvrir "Shirley Valentine" : au Rideau, Adrian Brine met en scène Francine Blistin dans l’adaptation en français de Denyse Périez.
Traduction qui, vingt ans après, se retrouve sur les tréteaux montés dans la grange du château du Karreveld, pour la dixième édition du festival Bruxellons !
Dix ans, c’est presque le temps qu’il a fallu à Olivier Moerens, dont la société Bulles Production coorganise (avec Cooper Production et Argan 42) l’estival festival dans l’écrin vert de Molenbeek, pour convaincre Marie-Hélène Remacle de se lancer dans le rôle de Shirley, 42 ans, deux enfants partis de la maison, un mari à cheval sur les usages - le jeudi, c’est hachis; ne vous avisez pas de vouloir faire avaler à Joe des œufs et des frites -, et pétrie d’habitudes elle-même, comme celle de parler au mur de sa cuisine, ou de siffler un petit verre de vin en préparant le repas. Son petit rêve secret, à Shirley, c’est de boire du vin au soleil, dans un pays où pousse la vigne. Sa botte secrète, à Shirley, c’est peut-être ce billet d’avion planqué dans le tiroir : son amie Jane - la libérée, la féministe - l’a invitée à passer avec elle quinze jours en Grèce. Shirley en meurt d’envie, mais on ne s’élance pas sans appréhension au-delà des murs qui vous protègent.
Habitant cette hésitation avec grâce et la peuplant de souvenirs qu’elle rejoue pour comprendre, Marie-Hélène Remacle fait merveille. Elle s’approprie la langue de Russell - imagée, rudement efficace - sans jamais en appuyer les effets mais sans non plus escamoter l’émotion qu’elle charrie. Vérités drôles et réflexions touchantes se bousculent dans ce monologue empli de vraie vie. Et qui pour cela parle à tous. "Pourquoi on reçoit toute cette vie si on ne peut pas s’en servir ?" , s’interroge Shirley, déroutée par les parts d’elle-même auxquelles elle a renoncées sans même s’en apercevoir. Shirley qui tombera amoureuse non pas de Costas, l’attentionné serveur de la taverne, mais "de l’idée de vivre" .
On devine, sous tant de justesse et de tendresse, le regard complice, confiant, bienveillant de Martine Willequet. Sans rien révolutionner, sa mise en scène, simplement généreuse et honnête, fait de la soirée qu’on passe au Karreveld un bien joli moment.
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